Valentina Calzolari (Université de Genève – Centre de recherches arménologiques)
Le sujet de cet exposé exigerait une étude dont l'ampleur dépasserait largement les limites de temps prévus pour cette présentation ainsi que les compétences d'une seule personne. Il mériterait d'être affronté de différents points de vue et en partant d'œuvres appartenant à des époques différentes. Mon choix a été de me concentrer sur les textes - un en particulier – écrits immédiatement après 1915 par des écrivains revenant des déportations ou de la clandestinité.
Le contexte historique dans lequel s'inscrit la période littéraire envisagée coïncide en gros avec la période qui va de l'armistice de Moudros (octobre 1918), qui avait permis aux écrivains arméniens rescapés de revenir à Constantinople, à la victoire kémaliste qui provoqua un nouvel exode massif et sans retour des Arméniens hors d'Asie Mineure (après 1922).
D'un point de vue littéraire, on peut considérer cette période comme une phase de transition entre la littérature arméno-occidentale antérieure à la Catastrophe (une littérature, il faut le rappeler, à l'histoire récente, dont les premières oeuvres datent du milieu du XIXe siècle) et la littérature de la diaspora[2]. Quelques-unes des œuvres écrites à cette époque ont été publiées à Constantinople; d'autres, parfois rédigées ou conçues pendant la Catastrophe ou immédiatement après, ont été publiées en dehors de l'Empire ottoman.
Il s'agit d'écrits inaccessibles à ceux qui ne maîtrisent pas la langue arménienne[3] et également encore mal connus de ceux qui lisent l'arménien.
Des études fondamentales ont été néanmoins faites, surtout ces dernières vingt années. Je me réfère notamment à la monographie de Rubina Peroomian, publiée en 1993 et malheureusement déjà introuvable[4]. Je pense ensuite aux publications, parues et à paraître, de Krikor Beledian[5] et de Marc Nichanian[6] auxquelles cette présentation doit beaucoup.
Rentrés d'exil, les intellectuels qui avaient vécu les "années maudites"[7] de la déportation relancent l'activité littéraire, notamment par la reprise ou la création de nouvelles revues.
Dans les pages des journaux, ils reprennent leur plume entre autres pour célébrer les victimes des massacres. Ainsi, le deuxième numéro de la nouvelle série de l'hebdomadaire Chanth[8], paru le 23 novembre 1918, inaugure une nouvelle rubrique: Le Panthéon arménien: les derniers grands martyrs de notre nation. Un Panthéon qui, comme l'écrit le rédacteur du journal, Méroujan Barsamian, "n'est pas bâti sur des colonnes de marbre", mais sur "un amas infini de terre, de rocher et de pierre"; un Panthéon "sans limites" dont les ombres vont de Garin à Kharpout, de Diarbékir à Engür, de Konya à Der-Zor. Ses colonnes sont faites des soupirs; la souffrance incommensurable en est la coupole. "L'Asie Mineure tout entière est un immense cimetière arménien". Tout se passe comme si, par l'écriture, les écrivains rescapés voulaient remplacer la sépulture réelle, absente, par une sépulture et un lieu de recueillement symboliques.
La première notice est dédiée à Rupen Sevag; en plus de la nécrologie, des pages inédites de l'écrivain sont publiées[9], comme pour vouloir assurer une forme de survie, sinon à l'homme, du moins à son œuvre, brutalement coupée dans sa phase la plus active et prometteuse[10]. Dans plusieurs écrits de cette époque, on constate la volonté de préserver, presque en guise de testament, les dernières expressions des écrivains disparus[11].
Ainsi, après cinq ans d'interruption, en 1920, l'écrivain et publiciste Théotig (Lapdjindjian) reprend la parution de son Almanach pour tous annuel qui, depuis 1907, constituait une vitrine du monde intellectuel arménien constantinopolitain[12]. L'ancienne rubrique La pensée arménienne hier et aujourd'hui qui, comme l'indique le sous-titre, comprenait des Articles et écrits complètement inédits d'écrivains arméniens de Constantinople, des provinces et de l'étranger, est maintenue. Son sous-titre change cependant pour devenir désormais: Articles, écrits, souvenirs, lettres et pages intéressantes inédites de nos écrivains: 1) disparus; 2) martyrs; 3) survivants. Une grande partie des pages de cette section est occupée par des lettres ou des écrits posthumes d'écrivains disparus tels que Daniel Varujan, Rupen Sevag, Ardachès Haroutiunian et d'autres encore. L'ancienne rubrique Opinions, contenant des brefs messages envoyés à la rédaction, est également reprise. Elle enregistre les commentaires et les expressions de félicitation pour le numéro de 1915; ces messages portent la signature, entre autres, de Daniel Varujan, Rupen Sevag, Siamanto.
Le même Théotig est parmi les principaux auteurs du Mémorial pour le 11 avril, publié en 1919 à Constantinople par le "Comité de deuil du 11 avril", et dont le texte liminaire débute à son tour par le mot "martyrologe" (martirosakrut'iun). Cette brochure veut établir une sorte de bilan des forces intellectuelles disparues, dans la capitale comme dans les provinces. Les 93 premières pages de cet ouvrage qui en compte au total 128 recensent 761 victimes. Les notices sur les principaux écrivains sont suivies par quelques extraits tirés de leurs écrits[13].
A la fin du Mémorial du 11 avril, se trouve une Section littéraire (Kragan pajinë), moins étendue, constituée essentiellement par deux récits de réminiscences concernant la déportation et la détention respectivement à Ayache[14] et à Tchanghere[15]. Le premier est signé par Biuzant Bozadjian et le second par Mikayel Chamdandjian. La même année, ce dernier publie à Constantinople Le tribut de la pensée arménienne à la Catastrophe qui relate son expérience, depuis son arrestation la nuit du 11/24 avril jusqu'au retour à Constantinople en 1918[16].
Sans vouloir donner des listes d'ouvrages exhaustives, précisons que c'est précisément à ce "genre" d'écriture (j'utilise le mot genre dans un sens large) que se livre la majorité des écrivains de cette période. La plupart des œuvres écrites consistent dans des récits de témoignage de rescapés, autographes ou allographes[17].
Un des rares écrivains qui essayent d'expérimenter le double exercice d'écriture du témoignage et de la fiction est Aram Andonian. Entre 1919-1921, il publie ses deux œuvres maîtresses. Tout d'abord, Le grand crime (Medz Odjire)[18], qui constitue la première présentation systématique de témoignages et de documents (recueillis entre 1915 et 1918). Ensuite, En ces jours sombres (Ayn sev orerun)[19], un recueil de six nouvelles inspirées par les atrocités auxquelles Andonian avait assisté, écrites directement à l'époque de la déportation, sous les tentes du désert de Syrie.
Je ne traiterai pas des oeuvres d'Andonian.
Il convient cependant de remarquer que, indépendamment de la qualité
du résultat atteint, la tentative d'écrire une œuvre de fiction
abordant la catastrophe, constitue une donnée intéressante,
d'autant plus que cette tentative se situe après-coup[20]. Rappelons encore
brièvement que la question théorique et esthétique du
possible traitement de la catastrophe par le moyen de l'art (la littérature), et notamment par l'écriture
romanesque, sera posée et affrontée quelques années
plus tard. Dans les années 30, Hagop Ochagan entreprend en effet la
tentative d'affronter la Catastrophe par la création d'une trilogie
romanesque, Mnatsortats (Rescapés ou Paralipomènes), tout
en exposant les réflexions théoriques sous-jacentes à
ce projet[21].
La troisième partie, qui aurait dû être consacrée
aux déportations et avoir pour titre "L'Enfer", n'a jamais vu le
jour. Dans les années 40, Ochagan reviendra sur cet échec[22]. A la même époque, dans son Histoire de la littérature, Levon Chanth (romancier et dramaturge) parviendra à une
position radicale, motivée par des considérations d'ordre
esthétique et éthique: l'interdiction de la représentation
de la catastrophe par la fiction[23].
Bien avant lui, à partir de 1917, Zabel Essayan, dans la préface à L'Agonie d'un peuple[24], annonçait sa démission face à un possible traitement littéraire de la catastrophe (J'ai considéré un sacrilège de faire de la souffrance de tout un peuple agonisant un sujet littéraire); elle préférait mettre sa plume au service du témoignage d'autrui et devenir ainsi ce qu'on pourrait appeler, avec M. Nichanian, la "secrétaire de l'archive"[25] au détriment de sa mission littéraire. Pour mieux apprécier la portée de cette renonciation, il faut, bien entendu, ne pas oublier que Zabel Essayan est l'auteur de Dans les ruines (1911), chef-d'œuvre issu de sa mission sur les lieux des massacres de Cilicie en 1909. Dans cet ouvrage, nombreuses étaient les considérations relevant d'une réflexion sur le problème de la représentation de l'indicible et de l'inconcevable. Elles n'avaient pas empêché l'écrivain Zabel Essayan d'affronter la mise par écrit, à la première personne, des conséquences des atrocités auxquelles le témoin Zabel Essayan avait pu assister personnellement[26].
Une tentative avortée (certes à cause de circonstances contingentes, mais ne plus jamais répétée par la suite) peut être considérée Souvenirs d'un écrivain. Il s'agit d'un récit de mémoire, comme l'indique le titre, publié (sous forme de feuilleton) par Zabel Essayan sous le pseudonyme de Vikèn dans le journal Hayasdan de Sofia, en août-septembre 1915. Le dernier numéro du journal, paru le 26 septembre 1915, quelques jours avant l'entrée en guerre de la Bulgarie à côté des Allemands et des Turcs, contenait le neuvième épisode des Souvenirs, restés par la suite inachevés[27].
Le texte de Zabel Essayan publié en 1915 nous amène aux récits
de mémoire sur lesquels nous concentrerons notre attention.
Faut-il expliquer que la mise par écrit du témoignage de la part d'un rescapé à la catastrophe implique l'effort de surmonter le besoin individuel d'oublier les souffrances vécues? Ecrire voudrait dire vivre à nouveau les souffrances vécue. Le Père Balakian, dans la préface à son Golgotha arménien (publié en 1922), sur lequel nous concentrerons notre attention, l'affirme explicitement:
Je ne voulais pas écrire, car cela aurait signifié être
déporté une deuxième fois, alors que le souvenir même
m'effrayait. Puisque, pour mettre par écrit quelques épisodes
du Golgotha arménien, il aurait fallu amener encore une fois devant
ma pensée et devant mes yeux ces plus de mille jours noirs d'épouvante
ou ces trois ans de sang, avec tous leurs principaux épisodes.
L'aphasie provisoire par laquelle le père Balakian est frappé
est également motivé par le sentiment de ne pas réussir
à affronter l'étendue de la catastrophe, de ne pas réussir
à décrire l'inénarrable:
Il est humainement impossible de décrire le martyre effroyable et
inénarrable (anbadmeli) de plus d'un million de tes fils agonisants.
D'où un sentiment d'insuffisance et de défaillance explicitement
avoué:
Je ne voulais pas écrire, car je me sentais faible quant à
mon cœur et à ma plume.
Ce sentiment de défaillance touche même la maîtrise
de la langue:
Quand je me mis au travail, je m'aperçus que j'avais presque
oublié (kret'ê mortser êi) ma langue maternelle… J'avais
souvent de la peine à me souvenir même des mots courants de
l'arménien et à rédiger mes pensées pour exprimer
d'une façon convenable mes idées. En vain je m'attardais dans
les dictionnaires arméniens pour chercher des synonymes.
Balakian explique ces difficultés en évoquant le fait que,
dans les deux dernières années d'exil, il n'avait parlé
que le turc avec la population arménienne d'Adana et des alentours[28].
Ne nous méprenons toutefois pas. Deux ans sont-ils suffisants pour
qu'un érudit, un vardapet, oublie sa
langue maternelle, une langue dans laquelle il avait été instruit?
Certainement pas. Par ailleurs, Balakian nous dit lui-même que, dans
la tentative de faire "émerger à la surface" la langue maternelle
"cachée", il lisait les journaux arméniens. C'est bien "sans
difficulté" qu'il les lisait (je lisais sans difficulté
les journaux arméniens du jour). La langue
n'est pas disparue, elle n'est pas annihilée, mais elle est bien enfouie,
on aurait envie de dire refoulée; préalable au travail de mise
par écrit, elle demande un travail de réappropriation
pour être apportée à nouveau à la surface. Aux
spécialistes de donner à cette aphasie provoquée par
le traumatisme les explications qui relèvent de l'ordre du psychanalytique.
Retenons que la Catastrophe peut entraîner cette impasse provisoire
face à l'utilisation de la langue maternelle, une langue condamnée
à mort par le projet d'anéantissement de ses locuteurs[29].
L'étendue sans limites de la catastrophe engendre la crainte de ne pas être cru, d'où les appels de Balakian à ses lecteurs, pour qu'ils ne doutent pas du caractère véridique de son ouvrage:
… n'aie pas un seul doute sur
ce récit-du-crime (eghernabadum); ne crois pas que les choses écrites
soient des exagérations intentionnelles.
En contrepoint du caractère incommensurable
de la catastrophe se situe le choix d'un style intentionnellement simple
et non recherché. Ainsi, dans la postface de son récit de souvenirs
Années maudites, Ervant Odian écrit:
Voici mon récit de mes trois ans et demi d'exil. Les lecteurs ont
bien sûr remarqué que j'ai écrit cette histoire de la
manière la plus simple et même avec un style pas très
recherché. Par-dessus tout, j'ai voulu être véridique
(djchmardabadum), sans altérer la réalité ni exagérer
les faits. Et cependant, la réalité était tellement
épouvantable que de nombreux (lecteurs) ont cru que dans mon écrit
il y avait des exagérations. Ceux qui ont vécu les souffrances
de la déportation et ont pu survivre, ceux-là pourront témoigner
que je n'ai jamais déformé la vérité […].
Zabel Essayan, dans la préface à L'Agonie d'un peuple déjà mentionnée, écrit à son tour:
J'ai approché cette œuvre avec la plus grande simplicité
et respect (amenamedz parzut'eamb ev agnadzank'ov)
Les craintes qui habitent les témoins et qui les amènent
à un silence provisoire sont étouffés par un sentiment
plus fort qui impose la nécessité de mettre par écrit
le témoignage: le sentiment du devoir (bardaganutiun). Et Zabel Essayan d'affirmer:
Il m'est revenu le devoir accablant de mettre par écrit les images
et les impressions qu'a vues et ressenties le
seul témoin oculaire du peuple arménien mourant en Mésopotamie,
Monsieur Haïg Toroyan. […] Douloureusement habitée
par le devoir qui m'était revenu […]
Le devoir, le "legs sacré" reçu par les "martyrs" agissent
comme une injonction qui pousse le père Balakian à dépasser
ses inhibitions et son autocensure initiales:
Après l'armistice, j'ai attendu en vain que d'autres, plus capables
que moi, accomplissent ce terrible devoir. […] Mais aujourd'hui, si j'ai
écrit, ce n'est pas parce que je voulais poser en héros […]J'ai
écrit parce que j'avais un legs sacré, reçu par tes[30]
fils agonisants sanctifiés par le martyre. En effet, tous ceux qui
allaient sur le chemin épineux du Golgotha arménien me demandèrent
d'écrire le récit-du-crime (eghernabadum) inénarrable
de leur souffrance et de leur déportation. Ceux qui se séparaient
de moi à jamais m'ont confié ce legs sacré en guise
de dernière volonté de quelqu'un qui est proche de la mort;
et moi, voici que j'accomplis cette promesse faite sur leurs tombes […]
Vers la fin du Golgotha arménien (tome
II, chap. 36), Balakian décrit la phase de gestion de son œuvre;
celle-ci eut lieu à Constantinople, immédiatement après
la proclamation de l'armistice et avant son départ pour l'Europe,
où le récit sera publié. Des jours durant, il s'isolait
dans sa chambre afin de parcourir, dans sa mémoire, tous les événements
à graver dans son récit. Avec un procédé circulaire,
il revient sur les propos exprimés dans la préface:
Dans les jours qui ont suivi l'armistice, je m'isolais souvent dans le
dernier étage de ma maison et je consacrais tout mon temps à
esquisser l'histoire de l'épouvantable martyre arménien. Vraiment,
je me trouvais face à un devoir terrible et responsable. Ecrire l'histoire
signifiait vivre à nouveau, de jour en jour, tous ces jours noirs
dont le souvenir même suscitait en moi l'effroi. Si physiquement je
me sentais sain, toutefois je réalisais que j'étais un malade
dans l'esprit. Cependant, écrire le récit-de-la catastrophe
(aghedabadum) était un devoir sacré
vis-à-vis des générations à venir.
Quel est donc ce legs à transmettre aux générations
à venir? La traversée de la catastrophe par l'écriture[31]
permet-elle de découvrir un sens dans cet événement
inconcevable, un sens qu'il serait possible de léguer aux hommes
de demain? Est-il possible de déceler le rapport entre la mémoire
et l'écriture sous-jacent à l'œuvre de Balakian? Dans la préface
au Golgotha arménien, Balakian évoque le mémorial du martyre de Vardan
et de ses compagnons[32]
écrit par l'historien ancien Elisée. Balakian, qui se situe
dans la lignée des descendants de Mesrop et Sahak[33],
s'attribue-t-il un rôle comparable à celui des anciens chroniqueurs
arméniens? Dans sa tentative d'appréhender la catastrophe,
la mémoire atavique de la catastrophe propre au peuple arménien
trouve-t-elle une place?
Voici des questions qui, avec d'autres, seront posées en tant que grille de lecture de l'œuvre de Balakian.
[1] Je tiens à remercier vivement M. Vahé Tachjian (Bibliothèque Nubar de Paris) qui, avec compétence, efficacité et disponibilité extrêmes, m'a permis d'obtenir la reproduction de très nombreux documents, sans lesquels ce travail n'aurait pas été possible.
[2] Sur la littérature de la Diaspora en France, voir Krikor Beledian, Cinquante de littérature arménienn en France. Du même à l'autre, Paris, Editions du CNRS, 2001 et en particulier, deuxième partie, chapitre VI: "Sur les traces de la catastrophe".
[3] Sauf erreur, à une seule exception près (la traduction française du premier volume du Golgotha arménien de Grigoris Balakian, publiée à Paris en 2002), tous ces écrits demeurent encore non traduits.
[4] Rubina Peroomian, Literary Responses to Catastrophe. A Comparison of the Armenian and the Jewish Experience, Atlanta, Scholars Press, 1993. Voir aussi, Ead., "Problematic Aspects of Reading Genocide Literature. A Search for a Guideline or a Canon", in Richard G. Hovannisian (éd.), Remembrance and Denial. The Case of the Armenian Genocide, Detroit, Wayne State University Press, 1998, p. 175-186.
[5] Krikor Beledian, "L'expérience de la catastrophe dans la littérature arménienne", Revue d'histoire arménienne contemporaine I (1995), p. 127-197 et notamment p. 155-170; Id., "La catastrophe et l'expérience des limites du langage dans la littérature de langue arménienne", in Catherine Coquio (éd.), Parler des camps, penser les génocides, Paris, Albin Michel, 1999, p. 361-381; Id., "Le retour de la Catastrophe", in Catherine Coquio (éd.), L'histoire trouée. Négation et témoignage, Nantes, L'Atalante, 2003, p. 299-328.
[6] Marc Nichanian, "The Style of Violence", Armenian Review 38 (1985), p. 1-26; Id., Writers of Disaster, vol. I: The National Revolution, Princeton and London, Gomidas Institute, 2002 (version française à paraître aux éditions Metis Press, Genève); à signaler également un ouvrage en grande partie consacré à Hagop Ochagan, à paraître aux éditions Léo Scheer, Paris. Je remercie vivement l'ami et collègue M. Nichanian de m'avoir permis de prendre connaissance de certaines parties de cet ouvrage avant sa publication.
[7] J'emprunte cette expression au titre d'une œuvre de Ervant Odian parue en cent-quatre-vingt épisodes dans le journal constantinopolitain Jamanag en 1919.
[8] Trente-huit numéros publiés en 1918-1919. Le journal avait été fondé en 1911, avec une parution bi-mensuelle.
[9] Dans les numéros suivants, d'autres notices sont dédiées par exemple à Daniel Varoujan, Roupen Zartarian, Israyel Dekhrouni, Melk'on Kiurdjian (Hrant), tous disparus dans la tourmente. Le journal publia également une rubrique consacrée aux "Survivants": par exemple, Aram Andonian (n° 5, 14 déc. 1918), le Père G. Balakian et Ervant Odian (n° 3, 30 nov. 1918)
[10] Méroujan Barsamian, auteur de la notice sur le poète, souligne le talent et la vitalité de Roupen Sevag en mentionnant les écrits que Sevag n'avait pas encore pu publier.
[11] L'image du "legs sacré" est utilisée aussi par Hagop Ochagan pour qualifier les dernières conversations (sur la littérature et son rôle en tant qu'expression du peuple arménien) avec Rupen Sevag, Daniel Varujan, Dikran Tcheugurian et d'autres écrivains, lors de la dernière soirée passée dans la maison de Sevag, une semaine à peine avant les arrestations d'avril (Panorama de la littérature arménienne occidentale, vol. IX, Antélias, Editions du Catholicossat, 1980, p. 25; traduction française par nos soins, dans Jean-Claude Polet [éd.], Patrimoine littéraire. Auteurs européens du premier XXe siècle, volume hors-série, tome II, Bruxelles, De Boeck Université, 2002, p. 432-435).
[12] Les années Xe-XVe (1916-1920) sont réunies. Titre complet: L'Almanach pour tous. Petite encyclopédie pour l'Arménien libre. Le premier numéro parut à Constantinople en 1907. A partir de 1925, les cinq derniers numéros ont vu le jour auprès des imprimeries arméniennes de la diaspora (Vienne, Venise, Paris).
[13] Théotig est aussi l'auteur, entre autres, du Golgotha du clergé arménien et de son troupeau - écrit en 1921 (voir préface) mais publié posthume -, consacré aux ecclésiastiques et à leurs paroisses, un ouvrage qui tâche entre autres de faire le bilan des foyers arméniens, par provinces (Constantinople, Van, Ourmiah et Salmasd, Baghech, Sébaste, Garin, Kharpout, Diarbékir, Galatia.).
[14] Vers Ayache. Vieux et nouveaux souvenirs, p. 95-112.
[15] Réminiscences de Tchanghere, p. 113-121.
[16] Paru d'abord en neuf épisodes dans Chanth 5 (14.11.1918); 7 (28.12.1918); 9-10 (11.1.1919); 11 (18.1.1919); 13 (1.2.1919); 15 (15.2.1919); 16 (22.2.1919); 17 (1.3.1919); 25-26 (26.4.1919). Pour une analyse de cette œuvre, je renvoie aux articles de K. Beledian cités plus haut.
[17] Rappelons du moins Le livre du sang de Sourèn Partevian (auteur de Terreur en Cilicie, 1909), publié au Caire en 1915; Sur la route de l'exil (inachevé) d'Aram Andonian, paru dans le journal Veradzenunt de Paris en 1919-1920; Mon journal de soldat (inachevé) de Méroujan Barsamian (4 épisodes dans Chanth 1919); différents textes de Théotig sur ses années de prison et d'exil, parus dans l'Almanach de 1921 et de 1922 ainsi que dans Chanth de 1919 (voir aussi supra); les écrits de Zabel Essayan, de Ervant Odian et du père Grigoris Balakian mentionnés infra et supra; etc.
[18] Boston 1921; la traduction française parut avant le texte arménien, en 1920, à Paris, sous le titre Documents officiels concernant les massacres arméniens; de même pour la traduction anglaise, parue à Londres en 1920 sous le titre The Memoirs of Naïm Bey. Du même auteur, à rappeler également Massacres d'Alep (rapport d'un témoin oculaire), ouvrage publié à Paris en 1919 (non vidi).
[19] Boston 1919.
[20] Dans les mêmes années, Hagop Ochagan s'attache à la même tentative et écrit à son tour des récits littéraires regroupés dans le recueil La victoire impériale (Constantinople, 1922; réimpr. Beyrouth, Editions du Centenaire n° 1, 1984).
[21] Voir l'entretien donné à Benjamin Tachian, paru en 1932 dans le journal Hayrenik (Boston), sous le titre A l'ombre des cèdres (réimpr. Beyrouth, Edition du Centenaire n° 2, Beyrouth, 1983). Traduction française partielle inédite par Marc Nichanian, dans J.-C. Polet (éd.), Patrimoine littéraire, cit., p. 435-440.
[22] Dans les années 40, Ochagan reviendra sur cet échec, dans le volume X du Panorama de la littérature arménienne occidentale (consacré à Ochagan lui-même; publié à Antélias en 1982) ainsi que dans Un témoignage (Alep, 1946). Voir aussi les considérations parues dans les sections sur Aram Andonian et Sourèn Partevian du Panorama, vol. VII (Antélias, 1979) et vol. IX (Antélias, 1980). A ce sujet, voir M. Nichanian, Style, cit.
[23] Cf. Œuvres, vol. IX, Beyrouth, 1946, p. 377. Passage cité (en français) et commenté par K. Beledian, Limites du langage, cit., p. 373-374.
[24] Publié à Bakou dans Gordz 2 (fév. 1917), p. 79-139 et Gordz 3 (mars 1917), p. 40-99.
[25] Cf. M. Nichanian, Archive, cit., p. 117. Pour une analyse de ce "retournement" de Zabel Essayan, je renvoie à M. Nichanian, Writers, cit., p. 187-242 (traduction anglaise intégrale de la préface aux p. 221-222). Voir aussi, Marc Nichanian, "De l'archive. La honte", in C. Coquio (éd.), L'histoire trouée, cit., p. 103-122.
[26] Sur Dans les ruines et la question d'une possible représentation de l'indicible, voir les publications de K. Beledian citées supra, et notamment K. Beledian, L'expérience de la catastrophe, cit.
[27] Les cinquante-sept numéros de Hayasdan parus en 1915 (10 mars-26 septembre) ont été réédités à Antélias en 2005, sous le titre Hayasdan hayatherthë 1915, I. dari, thiv 1-57 (à l'exception du numéro 54, introuvable, qui contient le septième épisode des Souvenirs).
[28] Les informations fournies par Balakian sont très intéressantes pour l'histoire de l'état de la langue arménienne en Asie Mineure au début du XXe siècle. D'après Balakian, à Adana et dans les régions limitrophes, seulement les Arméniens scolarisés maîtrisaient l'arménien, langue d'ailleurs qui n'était utilisée qu'à l'école; en famille, la langue courante restait le turc (Golgotha arménien, vol. II, p. 269). Le turc, transposé en caractères arméniens, est par exemple la langue utilisée par Vahram Altounian dans son journal Tout ce que j'ai enduré de 1915 à 1919, traduit en français par K. Beledian dans Janine Altounian, Ouvrez-moi seulement les chemins d'Arménie, Paris, Les Belles Lettres, 1990, p. 85-113 (l'article "Terrorisme d'un génocide", qui contient cette traduction, avait déjà paru dans Les Temps Modernes n° 427, 1982).
[29] On sait que quelques-uns des auteurs qui ont affronté l'expérience de la Shoah ont préféré utiliser le français, langue d'adoption, au lieu du yiddish, comme si cette distanciation et l'utilisation d'une langue étrangère pouvaient favoriser le processus de symbolisation de l'Evénement par l'œuvre littéraire. C'est l'explication donnée par Myriam Ruszniewski-Dahan, Romanciers de la Shoah. Si l'écho de leur voix faiblit…, Paris, L'Harmattan, 1999, p. 32-40 et notamment p. 32, à propos d'Elie Wiesel et Anna Langfus.
[30] L'auteur s'adresse au "peuple arménien", destinataire du livre (cf. préface).
[31] J'emprunte cette expression à Krikor Beledian.
[32] Tombés en 451 sur la plaine d'Avarayr, dans la défense de leur religion chrétienne contre les impositions du mazdéisme et les tentatives d'assimilation visées par les Perses Sassanides.
[33] Cf. éditorial du premier numéro de Ayg (Aurore), journal fondé par le père Balakian à Paris en 1919 (premier numéro: 8 août 1919). Le moine Mesrop (inventeur de l'alphabet arménien) et le Catholicos Sahak furent les promoteurs de l'alphabétisation de l'Arménie et de la naissance d'une littérature en langue arménienne, au début du Ve siècle.