Hans-Lukas Kieser, Seminar für Zeitgeschichte der Universität Fribourg, SoSe 2004.
Seminar «Vertreibung und Völkermord im 20. Jh.: Das Paradigma von Lausanne 1923»


Preprint d'un article pour Mémoire vive. Pages d'histoire lausannoise 2004.

Macro et micro histoire autour de la
Conférence sur le Proche-Orient tenue à Lausanne en 1922–23

Hans-Lukas Kieser


 

La signature du Traité de Lausanne le 24 juillet 1923 dans le Palais de Rumine fut, selon la perspective adoptée, un jour de gloire ou de deuil, de triomphe ou d’humiliation. Ses retombées se font toujours sentir dans la ville de Lausanne sous la forme de manifestations presque annuelles de la part de descendants des perdants.

La Conférence de Lausanne devint l’influent paradigme pour la solution ethno-nationaliste d’une situation multireligieuse problématique. Elle dessine le nouvel ordre post-ottoman au Proche-Orient, affirmant les clauses du Traité de Sèvres (1920) qui stipulent la création d’un foyer national juif en Palestine, mais modifiant entièrement l’ordre prévu en Asie Mineure. Elle fixe le statut précaire des victimes du Proche-Orient, dépourvues de droits collectifs: Arméniens, Kurdes et Palestiniens dans un système d’Etat-Nations, en partie encore sous mandat.


Interpréter la Conférence de Lausanne

Le récit "turquiste" de la Conférence se présente brillant: commandé par le héros Mustafa Kemal (Atatürk), le jeune mouvement nationaliste, issu d’un Etat ottoman vaincu dans la Grande Guerre, défia dans une "guerre de libération" (1919-1922) les vainqueurs "impérialistes" et remporta dans le territoire réclamé la victoire contre les concurrents minoritaires "traîtres" grecs, arméniens et Kurdes alévis. Il posa ainsi les fondements pour l’homogénéité, la stabilité et le redressement nationaux. C’est à Lausanne qu’il fit approuver ces acquis par l’Occident.

Cette optique fut immédiatement reprise par les ethno-nationalistes allemands qui admiraient la construction énergique de la "nouvelle Turquie pour les Turcs" (tel le slogan des turquistes) et la révision du Traité "dictatorial" de Sèvres (1920) qu’avait réussie l’ancien allié. La droite en Italie et en France partageait l’admiration, tandis que la jeune URSS, dans sa cause anti-occidentale, était de connivence avec les kémalistes victorieux. Dès la Guerre froide au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la version kémaliste fit aussi partie du discours des diplomates et des orientalistes américains qui valorisaient ainsi le nouvel allié.

Pour les perdants aussi bien que pour les humanitaires internationaux, l’ombre de la Conférence était écrasante. Le Traité acceptait tacitement les faits de guerre: le génocide des Arméniens ottomans, le massacre d’Assyriens ottomans, la déportation de Kurdes ottomans (1915—1916) et l’expulsion des Ottomans gréco-orthodoxes (1914 et 1919—1922), commise au profit de la turquification de l’Anatolie. Le nouveau gouvernement d’Ankara cachait à peine sa naissance au sein du parti jeune-turc, directement responsable des crimes perpétrés entre 1914—1918. Le Traité complétait les faits de guerre par un transfert de populations jusqu’alors inouï, celui de Grecs musulmans (356’000) et d’Ottomans anatoliens de confession orthodoxe (290’000, avec ceux déjà expulsés comptant environ 1,5 millions de personnes). Avec quatre générations de retard, on a tout récemment commencé à déplorer publiquement ce transfert, même en Turquie. Pour ce qui est des crimes antérieurs, le négationnisme et l’apologie parfois grotesques, mais tacitement autorisés par le Traité, prévalent toujours largement.

La Conférence sur le Proche-Orient scella l’islamisation démographique de l’Asie Mineure par une élite nationaliste plus ou moins athée, mais qui avait su rassembler les masses sous la bannière de l’Islam. Peu après son triomphe à Lausanne elle changea de rhétorique, abolit en mars 1924 le Califat, rompit sa promesse de provinces kurdes autonomes et construisit la République de Turquie sur la base idéologique d’un turquisme séculier et unitariste. Tout en étant politiquement opposé à l’Europe occidentale, ce turquisme se hâtait après la Conférence d’effectuer une révolution sociale et culturelle à l’européenne en même temps qu’il tentait de justifier le passé proche par une mission civilisatrice réussie. Le coeur de la révolution sociale fut l’introduction du Code Civil suisse en 1926 qui abolit complètement la charia, un des piliers de l’Empire ottoman. Pour les partisans du Califat, la Conférence de Lausanne signifiait une grave défaite.


Le rôle de la diaspora turque en Suisse

Derrière la Conférence et l’introduction du Code Civil il y a une histoire peu connue, mais importante, qui a comme actrice la diaspora turque à Lausanne et ailleurs en Suisse. A partir des années 1890, Genève et Lausanne sont devenus des lieux privilégiés d’exil et de formation supérieure pour les Ottomans musulmans. Ceux-ci arrivèrent d’ailleurs tardivement, comparés aux chrétiens ottomans ou ex-ottomans des Balkans et aux Arméniens déjà solidement installés à côté des étudiants russes, surtout à Genève. C’est l’exemple de diasporas cloisonnées, organisées autour de clubs ethno-nationaux grec, serbe, bulgare, arménien, sioniste, albanais et égyptien qui alors sert de modèle à une diaspora turco-ottomane dépaysée et idéologiquement désorientée. En 1911, le Foyer Turc de Lausanne est fondé et se réunit 19 Avenue de Riant-Mont. Il est en contact étroit avec celui créé synchroniquement à Genève et forme le centre du mouvement turquiste en Europe.

Cette micro histoire s’insère dans une macro histoire que marque la menace de l’Empire ottoman par l’impérialisme européen et par les nationalismes des non-musulmans au sein de l’Etat, jusqu’alors politiquement défavorisés. Plus concrètement, c’est en 1911 la guerre tripolitaine — l’invasion italienne en Lybie — qui divise l’Occident et l’Orient, musulmans et chrétiens jusque dans les milieux estudiantins à Lausanne, Genève et Paris. C’est en 1912 à Lausanne et en 1913 à Genève que sont convoqués les congrès européens des turquistes membres des Foyers.

Les Foyers Turcs sont un facteur important pour la socialisation de toute une nouvelle jeune élite dans un turquisme qui se comprend alors comme un mouvement culturel, mais qui contribue en fait largement au mouvement nationaliste au sens politique. A l’instar des Foyers du Léman, un mouvement turquiste se crée à Constantinople, la capitale de l’Empire, et dans les villes provinciales. Ses filiales, également appelées Foyers, ses publications et les Foyers en Europe forment après la Première Guerre mondiale la colonne vertébrale du nationalisme turc. La fonction des Foyers en Suisse est l’agitation et la propagande en direction de l’Occident. En revanche, l’instrument du pouvoir des nationalistes est l’armée sous le général Mustafa Kemal, son soutien populaire les musulmans surtout sunnites, y compris kurdes, et sa représentation l’Assemblée nationale à Ankara qui réunit les notables musulmans du pays, la nouvelle élite issue des Foyers et des camarades du chef suprême.

Un membre important de la nouvelle élite est le juriste Mahmud Esat Bozkurt, fils d’un notable d’Izmir et président du Foyer Turc à Lausanne pendant et après la Première Guerre mondiale. Il élabore dans ces années à l’Université de Fribourg une thèse intitulée Du régime des capitulations ottomanes, publiée bien plus tard, en 1928, à Istanbul. Les capitulations, ces contrats qui donnent aux Européens protégés par les puissances un statut d’extra territorialité, sont les entraves majeures à la souveraineté intégrale de l’Etat. C’est à cette souveraineté et à la revitalisation de l’Etat qu’aspirent les nationalistes, eux-mêmes presque tous employés, officiers ou boursiers de l’Etat ottoman. En Suisse qui est hors du concert des puissances, ils croient trouver un terrain libre et neutre, sinon de la compréhension pour leur cause. L’absence d’impérialisme politique ainsi qu’une moralité jugée plus intacte que dans les métropoles européennes contribuent à l’image de la Suisse comme lieu de formation idéale, également pour les filles musulmanes. Mentionnons à titre d’exemple tardif la jeune fille Ayché Afet Inan dont le rêve est une éducation en Suisse. Lorsque Mustafa Kemal l’adopte en 1925 — elle est alors une institutrice âgée de 17 ans —, il réalise immédiatement son rêve et l’envoie, comme elle écrit, dans l’internat international de "Rochemont" à Lausanne (une institution qui n’existe plus aujourd’hui). Elle poursuivit ses études à Genève où elle obtint son doctorat en anthropologie.

L’ambition des membres du Foyer Turc à Lausanne dans les années 1910 ne se limite pas à la revitalisation de l’Etat. Bien que proches des jeunes-turcs au pouvoir tels qu’Enver et Talat pachas, ils s’en distancient en admettant la fin de l’Empire à moins que la nation turque réalise son "réveil" et garantisse son existence étatique. Les protocoles du Foyer, écrits à la main en ottoman dans un solide livre de notes comptant plus de 300 pages, aujourd’hui conservé à Ankara, témoignent d’une conviction turquiste quasi religieuse et du désir d’un réveil national mis en place par une révolution sociale dont le coeur est la formation à l’européenne et le refoulement de l’Islam de la vie publique. On reconnaît facilement la similitude avec le kémalisme ultérieur.

Après la Première Guerre mondiale et pendant la lutte nationale, la Guerre de Libération, les discussions visionnaires autour d’une nouvelle Turquie s’intensifient en même temps que les Foyers de Lausanne et de Genève commencent une agitation politique qui prend de l’ampleur et constitue une importante préparation turque locale à la Conférence de Lausanne. Lorsque le navire jeune-turc commence à couler en été 1918, des professionnels de la propagande et de la diplomatie quittent Constantinople pour la Suisse et choisissent les Foyers Turcs comme terrain privilégié de leurs efforts mobilisateurs. Le plus prolifique parmi ces agents est Réchid Safvet Atabinen qui signe Kara-Schemsi.

Dans la diaspora, se forme alors un large front nationaliste à vocation propagandiste. Face à ce dernier, les opposants libéraux ottomans, dont les chefs résident également au bord du Léman depuis l’établissement du régime dicatorial jeune-turc en 1913, n’arrivent pas à se mettre suffisamment en valeur. Aux yeux des nationalistes, ils se compromettent par leurs liens avec le gouvernement du sultan à Istanbul. L’événement clé qui mobilise les derniers indécis est l’invasion d’Izmir par l’armée grecque, appuyée par les Britanniques, en mai 1919. Pour Mahmut Esat et son camarade Chukru Saraçoglu, le président du Foyer Turc de Genève, c’est le signal pour le départ et l’appel aux armes. Un agent italien qui réside en Suisse romande organise leur voyage à Izmir, car la résistance kémaliste contre les Grecs correspond aux intérêts expansionnistes italiens. L’expérience du maquis est pourtant de courte durée: Mustafa Kemal convoque Esat et Chukru à Ankara où, âgés d’à peine trente ans, ils sont députés au nouveau Parlement avant de devenir peu après ministres.

Grâce aux efforts conjoints de la diaspora turque, une quantité de publications dirigées contre les revendications européennes, grecques et arméniennes en Asie Mineure voient le jour en Suisse entre 1918 et 1922. L’imprimeur A. Bovard-Giddey à Lausanne profite entre autres du boom publiciste. Le scandale du meurtre des Arméniens en 1915-1916 par le régime jeune-turque trouve son écho dans plusieurs livres et tracts apologétiques, notamment de la plume de Kara-Schemsi qui, en comparant globalement la souffrance des Arméniens et celle des musulmans ottomans dans l’histoire moderne, relativise et ridiculise les massacres arméniens en les désignant du terme de "plaisanteries". Il instaure ainsi un discours turc indigne au sujet de ce qu’André Mandelstam, un juif russe et pionnier du droit international, résidant au Bosphore de 1898 à 1914, puis au bord du Léman, avait appelé "crime de lèse-humanité" dans un livre publié à Lausanne en 1917.

A partir de mai 1919, le Bureau Permanent du Congrès Turc de Lausanne organise chaque année au foyer du Café du Théâtre un congrès turc qui s’occupe de la construction nationale de l’Asie Mineure. Harun Alitché, membre du Foyer Turc de Lausanne, est chef du Bureau Permanent, en même temps qu’il préside la Société académique inter-musulmane à Lausanne. En 1920 il fonde une Ligue académique ottomane et contribue à la fondation de l’Union islamique, toutes deux à Lausanne; l’Union s’engage pour l’indépendance des pays musulmans. Par là, les nationalistes turcs contrôlent en grande partie la diaspora musulmane arabe et égyptienne, voire indienne, créant ainsi des synergies anti-occidentales d’envergure dans leurs litiges avec l’Angleterre. On se réunit généralement au Restaurant de la Paix.

En février 1921 le Bureau Permanent lance le journal Turkey, Monthly Organ of the Turkish Congress at Lausanne, imprimé chez Giesser & Held installé rue Caroline 5. Ce lancement a précisément lieu pendant la Conférence de Paix à Londres, préparatoire de celle à Lausanne et où le délégué turc demande déjà l’abrogation du Traité de Sèvres. Celui-ci correspond trop, il est vrai, aux aspirations impérialistes en attribuant certaines zones d’influence (passagères) en Asie Mineure à la France et même à l’Italie. Mais il est loin du démembrement annihilateur total de la Turquie que décrient les protestations fracassantes des nationalistes et qui est répété plus tard même dans des livres d’orientalistes occidentaux. Ce qui gène d’abord les turquistes c’est l’attribution d’Izmir à la Grèce et le droit à l’autodétermination prévu pour les Arméniens et les Kurdes, autochtones d’Asie Mineure tout comme les Grecs anatoliens, mais jusqu’alors soumis à la capitale ottomane. Le journal Turkey tente de justifier l’agenda nationaliste, révisionniste par rapport à Sèvres, aux yeux du public anglo-saxon et veut le convaincre de l’utilité stratégique d’une alliance. Pour cela il joue habilement sur la double menace anti-occidentale de l’Islam et du communisme. "Whether the Turks be bound to the Bolshevists or separated from them depends upon the position to be taken by Great-Britain as regards the Turkish claims" [De la position qu’adoptera la Grande-Bretagne à l’égard des prétentions turques dépendra le rapprochement ou la séparation des Turcs à l’égard des Bolchéviques], écrit-il.


Durant la Conférence

Quand le 20 novembre 1922 le président de la Confédération Haab inaugure la Conférence, il souligne l’importance d’une paix qui puisse satisfaire également les perdants. Pour la délégation turque, seule face à celles d’Angleterre, de France, d’Italie, de Grèce, de Roumanie, du Japon et du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes, le défi est grand. Néanmoins il ressemble quelque peu à un match à domicile: à côté du premier délégué Ismet Inönü, une icône militaire, ami de Mustafa Kemal, se trouve le docteur Riza Nur, un turquiste acharné qui avait fait partie de la diaspora en Suisse romande avant d’être convoqué par Kemal au ministère de l’extérieur, puis à la tête du ministère de la santé du nouveau gouvernement d’Ankara. Le secrétaire général de la délégation n’est autre que Réchid Safvet alias Kara-Schemsi, intime des Foyers Turcs du Léman. Dans son discours, le 20 novembre, Ismet se déclare très satisfait du choix du lieu de la Conférence, car "l’histoire glorieuse" de la Suisse représente parfaitement "la valeur qu’une noble nation attache à son indépendance".

La première partie des négociations qui traite des populations non turques et non musulmanes en Anatolie se termine fin janvier par l’abandon complet de l’idée d’un Foyer national arménien et d’une autonomie kurde ainsi que par la signature de la Convention sur l’échange des populations grecque et turques, déjà mentionné au début de l’article, appliquée partout en Asie Mineure sauf à Istanbul et partout en Grèce sauf en Thrace occidentale. C’est au docteur Riza Nur qu’Ismet pacha a confié les négociations dans les sous-commissions où se joue le destin des diverses populations. Quand le 6 janvier les délégués britannique et italien se prononcent en faveur d’un foyer arménien, Nur provoque le scandale en interrompant furieusement la séance et en quittant la salle, selon les écrits de Joseph C. Grew, ambassadeur américain en Suisse et observateur à la Conférence. L’idéologie du docteur, un spécialiste en chirurgie, est radicale, comme le prouvent ses notes privées sur les négociations: "Il est d’intérêt vital et parfaitement juste de ne laisser vivre aucun humain d’une autre race, d’une autre langue et d’une autre religion dans notre patrie." Sur la même page, il ajoute que les non-Turcs et les non-musulmans sont "un élément étranger, un fléau et des microbes". Que faire des Kurdes, pourtant musulmans? "Moyennant un programme d’assimilation suivi il faut les purifier de leurs langue et race distinctes."

Significativement, ce n’est pas le destin des humains directement concernés, dont les centaines de milliers de réfugiés agonisant en hiver 1922—1923, mais les questions économiques et stratégiques qui s’avèrent plus épineuses et conduisent à l’interruption de la Conférence du 4 février au 23 avril 1923. C’est au sujet de Mosul, une région riche en pétrole, de l’ouverture des détroits, d’intérêt géostratégique vital, ainsi que par rapport aux dettes ottomanes et aux investissements européens en Anatolie ottomane que la délégation turque est amenée à faire des concessions substantielles.

Lord Curzon, bien que co-responsable de cette asymétrie de la poursuite des intérêts, est néanmoins un des seuls à être pleinement conscient de la dimension historique et paradigmatique d’un traitement des populations qui obéit à la logique de la "purification ethnique": Ce terme anachronique est parfaitement pertinent. Fin janvier Curzon qualifie devant les délégués le soi-disant échange des populations qui complète les purifications précédentes "a thoroughly bad and vicious solution for which the world would pay a heavy penalty for a hundred years to come." [une solution totalement mauvaise et haineuse que le monde payerait lourdement dans les cent années à venir]. Le 13 décembre, il rétorque sarcastiquement à Ismet qui avait tenu un discours euphémisant sur la tolérance des Turcs et refuse catégoriquement toute responsabilité historique, si la communauté arménienne ottomane s’était tuée elle-même. L’expert du droit international André Mandelstam consterné, constate "la reconnaissance implicite [par la Conférence] d’un droit général pour tous les peuples d’affermir et de consolider leur existence par la destruction ou l’assimilation violente d’autres nations."

La portée extrêmement ambivalente de la Conférence se lit également dans les réactions suisses. On n’est pas a priori critique à l’égard des revendications nationales turques face aux puissances. On est même flatté de la politesse des porte-paroles et l’on salue les efforts de modernisations que le Bureau Permanent du Congrès Turc met au premier plan dans ses communiqués de presse. Le 25 mai 1921, le Droit du Peuple écrit: "Le troisième congrès annuel des Turcs a eu lieu, la semaine passée, à Lausanne. Il a décidé d’envoyer un télégramme à M. Schulthess, président de la Confédération helvétique, pour remercier le peuple suisse de sa généreuse hospitalité, de mener une lutte pour la laïcisation et la modernisation complète de la Turquie; pour compléter l’émancipation de la femme turque et relever son niveau social; pour l’adaptation complète des institutions modernes à l’Etat turc, et pour la décentralisation de l’administration en Turquie."

La Suisse reste toutefois très sensible à tout ce qui concerne les minorités. L’identification aux Arméniens, peuple montagnard et chrétien, depuis les terribles pogromes des années 1895-1896 sous le sultan Abdulhamid, la présence d’une forte diaspora arménienne dès la fin du XIXe siècle et l’afflux de rescapés du Génocide de 1915-1916 renforcent cette sensibilité et donc le scepticisme à l’égard du Traité en 1923.

Comparées à l’agitation turque appuyée par tout un appareil d’Etat, les activités des Arméniens, de plus en plus désespérés durant la Conférence, font figure de témoignage, mais n'ont pas la portée politique désirée. Les nationalistes arméniens, tout comme les Grecs, n’ont, contrairement aux kémalistes, pas su limiter à temps, c’est à dire lors des pourparlers de Paris en 1919-1920, leurs revendications territoriales. L’abandon total d’un foyer arménien anatolien promis par les Puissances occidentales à Lausanne n’incombe pourtant pas à ces acteurs faibles, admis seulement dans les sous-commissions de la Conférence, mais aux grands acteurs.

Une des voix helvétiques les plus vigoureuses qui perpétuent le message universel du destin particulier des victimes et apatrides arméniens est le pasteur vaudois Antony Krafft-Bonnard (1869—1945), le directeur des deux foyers d’orphelins arméniens à Begnins et à Genève que financent des philanthropes suisses. Il fustige les pièges d’une Realpolitik myope, en particulier le traitement des réfugiés apatrides par la Conférence. Devant les succès de l’ethno-nationalisme radical en Europe dans les années 1930, Krafft-Bonnard fait de plus en plus figure de solitaire prêchant dans le désert, mais son témoignage n’en est que d’autant plus important.

De l’autre côté du spectre helvétique par rapport à la Conférence, on trouve le colonel vaudois Arthur Fonjallaz. En tant que président aussi bien de la Société des amis de la Turquie que de la Société Suisse d’Entreprises en Orient il joue un rôle actif dans les coulisses de la Conférence. Dans les salons du Lausanne-Palace où loge la délégation turque, il essaie d’initier des contrats suisses lucratifs avec les représentants du nouvel Etat-nation. Il sert également d’intermédiaire entre la délégation turque et le Conseil fédéral qui s’est abstenu de nouer lui-même des contacts. Le conseiller fédéral Schulthess charge un collaborateur de rendre visite, en compagnie de Fonjallaz, à Mustafa Chéref bey, l’ancien ministre du commerce, et à Ismet pacha à Lausanne le 29 juin 1923. Les deux délégués suisses croient que les représentants turcs sont favorables aux projets des entreprises suisses. Schulthess pourtant ne partage pas leur opinion et refuse la préparation rapide de traités d’établissement de commerce avant la fin de la Conférence. Le conseil fédéral répond par contre favorablement au désir du chef de la délégation turc de lui rendre visite à Berne. Le 26 juillet, deux jours après la signature du Traité, le service des avions va le chercher à Lausanne. Ismet pacha, Riza Nur et le colonel Tewfik bey sont accueillis à Berne par le Président de la Confédération Scheurer.

En septembre 1923 une mission suisse présidée par Fonjallaz et qui se propose de nouer des rapports économiques durables part pour Ankara. C’est une mission privée, la Confédération n’étant officiellement représentée en Turquie qu’en 1926. En décembre 1923, un Syndicat d’entreprises en Orient S.A. qui réunit plus d’une douzaine des grands noms de l’industrie suisse se constitue dans les salons du Lausanne-Palace et place Fonjallaz à sa présidence. Tandis que certaines entreprises s’enracinent avec succès, Fonjallaz, le pionnier et grand admirateur de la "nouvelle Turquie" perd sa fortune dans ses aventures turques. Par la suite, il est apparu comme un des fascistes les plus profilés en Suisse, liant sa vénération d’Atatürk à celle de Mussolini.


Epilogue

L’existence du Foyer Turc de Lausanne s’achève le 30 juillet 1923, six jours après la Conférence. Son ancien président Mahmut Esat Bozkurt accède en 1924 au poste de ministre de la justice. En vertu de cette position, il introduit en 1926 le Code Civil suisse en Turquie. Cette révolution sociale se passe cependant dans un climat politique de plus en plus dictatorial, peu après la répression sanglante de la révolte kurde du chéikh Saïd, la suppression de journaux et l’incarcération du poète Nazim Hikmet.

Le paradoxe du Traité de Lausanne est le paradoxe de la République de Turquie: le Traité a sanctionné une "technologie démographique" vertigineuse (purifications ethniques, transferts massifs de populations) et un régime nationaliste profondément antilibéral, mais qui s’avère stable envers l’extérieur. En plus, la République de Turquie affirme malgré tout des principes à même de la démocratiser tôt ou tard de l’intérieur. Lausanne n’est donc pas un Traité à réviser mais à surmonter: par l’émancipation véritable d’un ethno-nationalisme antihumaniste, par l’ouverture transfrontalière et par l’intégration européenne d’un Etat-nation qui, à l’instar du face-à-face à Lausanne, a longtemps persisté à se voir menacé de démembrement par ses propres citoyens hétéroculturels et par l’Europe.

 

Sources:

Le Traité de Lausanne, textes et cartes: Conférence de Lausanne sur les affaires du Proche-Orient. Actes signés à Lausanne le 30 janvier et le 24 juillet 1923, Paris 1923. Protocoles et versions préliminaires: Lausanne Conference on Near Eastern Affairs 1922-1923: records of proceedings and draft terms of peace: presented to Parliament, London, His Majesty’s Stationery Office, 1923 (sur les Arméniens pp. 173—215 et 289—311, sur l’échange de populations pp. 303—337 et 406—426).

Aux Archives fédérales:

Le discours de Haab, tenu le 20 novembre 1922: E 2001 (B) 4/20.

Sur Fonjallaz et Berne en 1923: E 2200.11, 1, 22

Aux Archives cantonales vaudoises:

Sur la conférence de Lausanne : S 112/93—99

Sur les agitations orientales locales à la veille de la Conférence : S 112/88/1—5

Sur Arthur Fonjallaz ATS: A. Fonjallaz


Bibliographie

Diaspora ottomane en Suisse : Revue suisse d’histoire 52-3 (2002).

Afetinan décrit sa vie dans Afetinan Ayse Atatürk’ten Mektuplar, Ankara, TTK, 1989.

Sur Fonjallaz : Cantini Claude, Le colonel fasciste suisse, Arthur Fonjallaz, Lausanne, Pierre-Marcel Favre, 1983.

Les notes sur la Conférence du docteur Nur, délégué turc, se trouvent dans Nur Riza, Hayat ve hatiratim. Riza Nur Inönü kavgasi. Lozan ve ötesi, Istanbul 1992.

L’observation américaine de la Conférence: Grew Joseph, Turbulent Era. A diplomatic record of forty years 1904-1945, London, Hammond & Co., 1953, t. 1, pp. 475-585.

Sur la perspective des partisans du Califat: Misiroglu Kadir, Lozan — zafer mi, hezimet mi?, Istanbul, Sebil, 1992.

Histoire diplomatique: Yanoulopoulos Yanis, The Conference of Lausanne 1922—1923, Ph. D. thesis, University of London, 1974.

Une voix philarménienne vaudoise: Krafft-Bonnard Antony, L’Arménie à la Conférence de Lausanne. Et quelques autobiographies d’orphelins arméniens réfugiés au Foyer arménien de Begnins, Vaud (Suisse), Alençon 1923.

La problématique du transfer de populations: Stephen P. Ladas, The exchange of minorities. Bulgaria, Greece and Turkey, New York, Macmillan, 1932; Georg Streit, Der Lausanner Vertrag und der griechisch-türkische Bevölkerungsaustausch, Berlin, Stilke, 1929.

Sur l’influence paradigmatique de la "solution" de Lausanne: Mandelstam André, La Société des Nations et les puissances devant le problème arménien, Paris, A. Pedone, 1926;
Naimark Norman, Fires of hatred: ethnic cleansing in twentieth-century Europe, Cambridge, Harvard University Press, 2001; Kieser Hans-Lukas et Schaller Dominik (éds.): Der Völkermord an den Armeniern und die Shoah/ The Armenian Genocide and the Shoah, Zürich, Chronos, 2002, pp. 11-80.

Sur l’aide suisse aux Arméniens et aux Kurdes: Künzler Jakob, Im Landes des Blutes und der Tränen, Zürich, Chronos, 1999 (1ère éd. 1921); Meyer Karl, Armenien und die Schweiz, Bern 1974, et Kieser Hans-Lukas (éd.), Die armenische Frage und die Schweiz/ La question arménienne et la Suisse (1896—1923), Zürich, Chronos, 1999.

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